
L'ouverture du débat sur la présence de femmes intégralement
voilées en France est en train de se transformer en un piège à
plusieurs détentes. Il fournit des armes aux extrémistes de tous
bords, radicalise les positions, embarrasse les musulmans et
trouble même ceux qui pensaient avoir sur le sujet des idées
claires. Enfin, l'émotion collective que suscite la vision de ces
femmes en France donne à certains l'occasion d'un discutable
amalgame, englobant dans une même condamnation les musulmanes
portant le foulard islamique "classique" et ces adeptes du voile
intégral, traduction désormais admise des termes niqab ou
burqa.
Partis bille en tête sur la nécessité de
légiférer pour interdire la présence du niqab dans l'espace public
français, certains députés de la mission d'information
parlementaire réunie sur le sujet à l'initiative du
communiste André Gerin mesurent, au fil des auditions menées depuis juillet, la
complexité de la tâche et l'étroitesse de la voie
législative.
Députés proches du camp laïc, familiers du combat
anti-sectes ou élus inquiets de la montée de l'islam, les membres
de la mission ont lancé leurs travaux pour "mettre un terme à cette dérive communautariste contraire à nos
principes de laïcité, à nos valeurs de
liberté, d'égalité, de
dignité humaine".
Mais l'éradication du voile intégral peut-elle être obtenue au nom
de la laïcité ?
Pris en tenailles entre les propos de
Nicolas Sarkozy affirmant, le
22 juin à Versailles, que la burqa n'est "pas un problème
religieux", et la conviction que le
niqab marque une pratique "radicale
et fondamentaliste"
de la religion musulmane, les députés ont appris
que, pour la plupart des spécialistes de l'islam,
"le voile intégral ne relevait pas d'une
prescription coranique". Une position évidemment
contestée par les femmes concernées et par leurs référents
théologiques issus des mouvements salafiste et tablighi.
Revenait-il alors aux députés de définir l'intégrisme religieux, de
circonscrire les "bonnes pratiques" islamiques en France et
d'interroger l'éventuelle signification politique d'une telle tenue
? Non.
Une partie des députés en appellent à une action
menée au nom de la dignité de la femme et de l'égalité entre les
sexes, que beaucoup jugent bafouées par ce drap noir. Sur ce point,
les femmes en niqab et, plus largement les opposants à la loi, ont
beau jeu de pointer d'autres atteintes à la dignité de la femme,
dénudée ou chosifiée à des fins commerciales, et demander que l'on
s'attaque pareillement à ces abus.
L'assimilation à des dérives sectaires -
difficiles à étayer -, le trouble à l'ordre public potentiellement
suscité par ces femmes et les problèmes de sécurité que pose leur
tenue constituent d'autres portes d'entrée. Avec à la clé une
nouvelle question : si elles acceptent de dévoiler leur visage
lorsque la sécurité l'exige, faudra-t-il que la République décide
de réglementer la tenue de citoyens sur la voie publique
?
La volonté, largement partagée, de mettre fin à
un phénomène marginal qui choque violemment l'opinion publique
soulève, on le voit, de nombreuses questions de principe,
auxquelles il faut ajouter le trouble qui s'est aussi emparé de la
communauté musulmane. Si, dans son ensemble, elle se montre opposée
à une loi, la mise en lumière de ces nouvelles pratiques
religieuses, liées à des courants marginaux de l'islam de France,
l'embarrasse.
Une forme de solidarité obligée avec les "soeurs"
en niqab se dessine dans les milieux musulmans, y compris parmi les
plus hostiles à l'islam radical. L'émergence et le développement du
niqab signent aussi l'échec de "l'islam du juste milieu" - concept
dont se prévaut l'islam de France - à rallier les franges les plus
jeunes et les plus identitaires de ses fidèles, hommes ou femmes.
La "pédagogie" prônée par le Conseil français du culte musulman
(CFCM) ne suffira pas à convaincre la majorité de ces femmes
d'abandonner une pratique qui les place, de leur propre point de
vue, dans une élite religieuse nourrie de références théologiques
étrangères.
Ce débat risque enfin de compliquer la difficile
normalisation de la présence de l'islam en France. S'étant sentis
particulièrement visés par l'adoption de la loi de 2004 qui
interdit les signes religieux à l'école, nombre de musulmans
ressentent le débat actuel comme une nouvelle stigmatisation de
l'islam. Les discussions en cours montrent qu'un amalgame se
dessine entre la burqa et le foulard islamique.
Suivies par une partie de l'opinion publique, de
nombreuses voix estiment que la seule différence entre les deux
pratiques relève d'une "longueur de tissu", ignorant la volonté
d'intégration des unes face à la démarche d'autoexclusion des
autres. Interdites de perspectives professionnelles dans le secteur
privé et la fonction publique, les musulmanes portant un "simple"
voile dénoncent des tentatives d'extension de la loi de 2004 à
l'espace public. Une source de frustrations qui amène celles qui le
peuvent, notamment les plus diplômées, à quitter la
France.
En lançant le débat, la mission parlementaire a
créé une attente et s'est imposé une obligation de résultats. Face
à la complexité du sujet, elle pourrait avoir du mal à obtenir un
consensus politique aussi général que sur la loi de
2004.